Les risques psychosociaux (RPS) regroupent l’ensemble des facteurs liés à l’organisation du travail, aux conditions d’emploi, aux relations professionnelles et au contexte socioéconomique qui peuvent avoir des effets négatifs sur la santé psychologique, et souvent physique, des travailleuses et travailleurs (Institut national de santé publique du Québec, 2025) Ils se manifestent notamment par du stress chronique, de l’anxiété, de l’épuisement professionnel, un sentiment de perte de contrôle ou encore une détresse psychologique persistante. Des effets physiques peuvent également découler des RPS, tels que des maux de tête, des palpitations ou irrégularités du rythme cardiaque, une fatigue persistante, des troubles du sommeil et des douleurs musculaires (Direction de santé publique de la Montérégie, 2024). À plus long terme, ces expositions sont associées à un risque accru de maladies cardiovasculaires, d’hypertension et de troubles musculosquelettiques, particulièrement lorsque le stress est chronique et prolongé (INRS, 2025).
En milieu agricole, les RPS prennent une forme particulière. L’agriculture est un secteur où le travail est exigeant, souvent imprévisible et fortement influencé par des facteurs externes comme la météo, les marchés ou la disponibilité de la main-d’œuvre. Contrairement à d’autres milieux de travail, les personnes qui œuvrent en agriculture doivent composer, entre autres, avec une faible capacité de planification à long terme, de l’isolement, des règlementations, une responsabilité constante envers la production et une difficulté à concilier temps de travail et temps personnel (CNESST, 2026; Amoadu et al., 2024).
À cela s’ajoute le contexte de l’environnement extérieur. Les phénomènes climatiques, soit la chaleur, la sécheresse, les pluies intenses, le gel tardif ou précoce, ne sont pas seulement des contraintes physiques; ils génèrent aussi une charge mentale importante (Amoadu et al., 2024; Mendly-Zambo, 2023). L’incertitude liée aux conditions météorologiques peut accentuer le stress, nourrir des inquiétudes financières et créer un sentiment d’impuissance face à des facteurs jugés incontrôlables.
Les RPS ne sont pas toujours visibles. Ils n’entraînent pas nécessairement un accident ou une blessure immédiate, mais ils s’installent souvent de manière progressive et insidieuse. Or, leurs effets cumulatifs peuvent avoir des conséquences majeures sur la santé des personnes, sur leur satisfaction au travail et sur la pérennité de leur production agricole.
2. Les causes des RPS chez les travailleuses et travailleurs agricoles
Les risques psychosociaux en agriculture résultent rarement d’un seul facteur. Ils émergent plutôt d’un enchevêtrement de contraintes professionnelles, économiques, sociales et environnementales (Mendly-Zambo, 2023).
2.1 Des exigences de travail élevées et fluctuantes
Les périodes de pointe, comme les semis et les récoltes, imposent souvent de longues journées de travail, parfois sans pauses suffisantes. Le rythme est dicté par la météo et les impératifs de production, ce qui laisse peu de marge de manœuvre. Cette intensité, lorsqu’elle se répète année après année, peut mener à une fatigue chronique et à une surcharge mentale (Jones-Bitton et al., 2020).
2.2 Un faible contrôle sur le travail
Même si plusieurs travailleuses et travailleurs agricoles sont autonomes ou propriétaires de leur exploitation, leur contrôle réel sur le travail demeure limité. Les conditions météorologiques, les variations des prix, les exigences réglementaires ou encore l’accès à la main-d’œuvre influencent fortement leurs décisions. Ce déséquilibre entre efforts fournis, récompenses et capacité d’agir constitue un facteur central des RPS (Donohoe et al., 2024).
2.3 La pression économique et l’incertitude
La rentabilité agricole est souvent fragile. Les événements climatiques extrêmes peuvent entraîner des pertes de récoltes, des retards de production ou des coûts supplémentaires importants. Cette insécurité financière accentue le stress et peut nourrir un sentiment d’injustice ou de découragement, surtout lorsque les efforts investis ne se traduisent pas par une reconnaissance économique ou sociale (Mendly-Zambo, 2023).
2.4 L’isolement social et géographique
Le travail agricole se fait fréquemment en milieu rural, parfois éloigné des services et des réseaux de soutien. L’isolement peut limiter les occasions d’échanger sur les difficultés vécues et freiner la recherche d’aide. Pour certaines personnes, la frontière entre vie professionnelle et vie personnelle devient floue, ce qui complique la récupération psychologique (Rudolphi et al., 2024).
2.5 Les changements climatiques comme facteur aggravant
Les phénomènes climatiques extrêmes agissent comme de véritables multiplicateurs de risques psychosociaux. Ils augmentent la charge de travail, intensifient l’incertitude, perturbent l’organisation des tâches et peuvent remettre en question la viabilité même d’une exploitation. Les épisodes répétés de chaleur excessive, les pluies intenses ou les sécheresses prolongées participent ainsi à une accumulation de stress difficile à gérer sur le long terme (Statistique Canada, 2021).
3. Comment mesure-t-on les RPS?
Les risques psychosociaux, par nature, sont complexes à mesurer. Ils ne se limitent pas à un symptôme unique et dépendent largement du contexte de travail et de l’expérience vécue par les personnes concernées. Plusieurs modèles théoriques et outils ont toutefois été développés pour mieux les documenter.
3.1 Les principaux modèles théoriques
Parmi les modèles les plus utilisés figure le modèle demande–contrôle–soutien, développé par Robert Karasek. Selon ce modèle, le stress au travail augmente lorsque les exigences sont élevées, que la latitude décisionnelle est faible et que le soutien social est insuffisant. Bien que largement reconnu, ce modèle reste théorique et ne permet pas de savoir précisément comment le mesurer sur le terrain agricole (Van Wassenhove, 2014).
Un autre cadre de référence important est le modèle du déséquilibre effort–reconnaissance de Siegrist, qui repose sur l’idée de réciprocité. Lorsque les efforts investis dans le travail ne sont pas compensés par une reconnaissance adéquate (financière, sociale ou symbolique), le risque de détresse psychologique augmente (Siegrist & Li, 2020).
3.2 Des outils mieux adaptés au contexte
Au Québec, le QRBEST, développé par Manon Truchon et Mahée Gilbert-Ouimet, constitue un outil particulièrement pertinent pour mesurer les RPS en général. Il reste toutefois peu adapté pour le secteur agricole. Le QRBEST permet d’évaluer plusieurs dimensions du travail telles que la charge, l’autonomie, les relations, la reconnaissance et le soutien, en tenant compte des réalités concrètes vécues par les travailleuses et travailleurs (Truchon et al., 2025). Ce type de questionnaire validé offre l’avantage de donner une voix aux personnes concernées. Il ne mesure pas uniquement des conditions théoriques, mais bien l’expérience vécue au quotidien, ce qui est essentiel pour comprendre l’impact réel des RPS et orienter les actions de prévention.
4. Ce que l’on ne sait pas encore
Malgré un intérêt grandissant pour la santé mentale en agriculture, plusieurs lacunes demeurent dans les connaissances actuelles.
4.1 Un focus sur la chaleur
Les études existantes portent principalement sur la chaleur et ses effets physiques, notamment le stress thermique. En revanche, les impacts psychosociaux d’autres phénomènes climatiques, comme le froid extrême, les inondations, les feux de forêt et la mauvaise qualité de l’air, sont encore très peu documentés, surtout dans le contexte québécois (Hale et al., 2024; Klassen et al., 2025).
4.2 Peu de données sur l’expérience vécue
On sait encore peu comment les travailleuses et travailleurs agricoles perçoivent ces risques, comment ils les vivent au quotidien et quelles stratégies ils mettent réellement en place pour y faire face. Les données disponibles reposent souvent sur des indicateurs généraux et prennent rarement en compte la diversité des contextes agricoles.
4.3 Une prévention peu évaluée
Les mesures de prévention existantes sont davantage axées sur la santé physique et la sécurité immédiate. Leur efficacité en matière de réduction des RPS, en particulier dans un contexte de changements climatiques, demeure largement inconnue. Sans données probantes, il est difficile de développer des outils réellement adaptés et acceptables pour le milieu.
5. Comprendre pour mieux agir : une enquête en cours
C’est dans ce contexte qu’une enquête est actuellement menée afin de mieux documenter l’impact des phénomènes climatiques extrêmes sur la santé des travailleuses et travailleurs agricoles et sur leurs risques psychosociaux auxquels ils et elles sont face.
L’objectif de cette démarche est double. D’une part, elle vise à mieux comprendre les connaissances et les perceptions des travailleuses et travailleurs à l’égard des risques psychosociaux, ainsi que les stratégies individuelles ou collectives qu’ils mettent déjà en place pour préserver leur santé mentale et leur bien être au travail. D’autre part, elle cherche à repérer les besoins non comblés, les difficultés rencontrées et les facteurs organisationnels ou relationnels qui contribuent à ces risques, afin d’identifier des pistes d’amélioration concrètes en matière de prévention des risques psychosociaux.
En donnant la parole aux principaux concernés, cette enquête permet de combler un manque important de données locales et de produire des connaissances directement utiles pour le développement de stratégies de prévention plus justes, plus efficaces et mieux adaptées aux réalités du terrain agricole québécois.
Mieux comprendre les risques psychosociaux en agriculture, c’est reconnaître que la santé des travailleuses et travailleurs ne repose pas uniquement sur des équipements ou des normes, mais aussi sur l’organisation du travail, le soutien offert et la capacité collective à s’adapter à un environnement en profonde transformation. C’est un pas essentiel vers une agriculture plus durable, à la fois pour les personnes qui y œuvrent et pour la société québécoise dans son ensemble.
Vous êtes agricultrice ou agriculteur au Québec, votre expérience est précieuse.
En participant à cette étude, vous contribuez directement à la production de connaissances qui pourront soutenir l’élaboration de mesures de prévention mieux adaptées à la réalité du terrain et renforcer la protection de celles et ceux qui nourrissent la population.
Le questionnaire est actuellement disponible en ligne et restera ouvert jusqu’au 23 avril. Votre participation est volontaire et anonyme : lien du questionnaire.
Trois cartes-cadeaux de 300$ seront tirées parmi les participants qui complètent le questionnaire.
Ce projet est réalisé grâce au soutien financier du gouvernement du Québec dans le cadre du Programme d’appui à la lutte contre les changements climatiques dans le secteur bioalimentaire, qui découle du Plan pour une économie verte 2030.

Personnes-ressources :
• Chercheuse responsable :
Nolwenn Noisel : [email protected], 514-343-5827
• Étudiante à la maîtrise en santé publique dans le cadre du présent projet :
Mariya Somyk : [email protected], 819-592-7835
• Conseillère de recherche :
Caroline Couture : [email protected], 514-343-6111 #25293
6. Références
Direction de santé publique de la Montérégie. (2024). Fiche de risques – Risques psychosociaux. Santé Montérégie. https://extranet.santemonteregie.qc.ca/app/uploads/2024/05/fiche-risques-psychosociaux.pdf
Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail. (2026). Principaux risques en agriculture. Gouvernement du Québec.
https://www.cnesst.gouv.qc.ca/sites/default/files/documents/risques-agriculture.pdf
Amoadu, M., Ansah, E. W., & Sarfo, J. O. (2024). Preventing workplace mistreatment and improving workers’ mental health: A scoping review of the impact of psychosocial safety climate. BMC Psychology, 12, Article?195. https://doi.org/10.1186/s40359-024-01929-w
Donohoe, E., Camonita, F., Tageo, V., Guey, C., Zejerman, I., Todaro, L., Godderis, L., & Boone, A. (2024). Mental health in agriculture: Preventing and managing psychosocial risks for farmers and farm workers. In Encyclopedia of Occupational Health and Safety. Springer. https://doi.org/10.1007/978-3-030-05031-3_14-1
Hale, R. B., Bryant Moore, K., & Eichenberger, A. (2024). Climate change and health risk perceptions of Arkansas small farmers through the application of the Health Belief Model. International Journal of Environmental Research and Public Health, 21(7), Article 955. https://www.mdpi.com/1660-4601/21/7/955
Institut national de recherche et de sécurité pour la prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles. (2025). Expositions psychosociales et effets sur la santé des salariés [Communiqué de presse]. INRS. https://www.inrs.fr/header/presse/cp-expositions-psychosociales-effets-sante.html
Institut national de santé publique du Québec. (2025). Risques psychosociaux du travail. Consulté le 7 avril 2026, sur https://www.inspq.qc.ca/risques-psychosociaux-du-travail-et-promotion-de-la-sante-des-travailleurs/risques-psychosociaux-du-travail
Jones-Bitton, A., Best, C., MacTavish, J., Fleming, S., & Hoy, S. (2020). Stress, anxiety, depression, and resilience in Canadian farmers. Social Psychiatry and Psychiatric Epidemiology, 55(2), 229–236. https://doi.org/10.1007/s00127-019-01738-2
Klassen, S., Weiler, A. M., & Hastie, B. (2025). Extreme heat hits different under climate change: A review of risks and legal protections for agricultural workers in Canada and the United States. Current Environmental Health Reports, 12, 25. https://link.springer.com/article/10.1007/s40572-025-00490-x
Kristensen, T. S. (1996). Job stress and cardiovascular disease: A theoretic critical review. Journal of Occupational Health Psychology, 1(3), 246–260. https://doi.org/10.1037/1076-8998.1.3.246
Mendly-Zambo, Z. (2023). Field notes: Looking upstream at the farmer mental health crisis in Canada. Canadian Centre for Policy Alternatives. https://policyalternatives.ca/sites/default/files/uploads/publications/National%20Office/2023/10/field-notes-looking-at-the-farmer-mental-health-crisis.pdf
Rudolphi, J. M., Berg, R. L., & Parsaik, A. K. (2024). Mental health and psychosocial stressors among agricultural producers: Implications for rural policy and practice. Rural Sociology. Advance online publication. https://doi.org/10.1111/ruso.70027
Siegrist, J., & Li, J. (2020). Effort–reward imbalance and occupational health. In Handbook of socioeconomic determinants of occupational health (Living reference work entry, pp. 1–28). Springer. https://doi.org/10.1007/978-3-030-05031-3_14-1
Statistique Canada. (2021). Mental health of agricultural operators in Canada. StatCan Insights on Canadian Agriculture, 21(004). Gouvernement du Canada. https://www150.statcan.gc.ca/n1/pub/21-004-x/2021001/article/00001-eng.htm
Truchon, M., Aubé, K., Hervieux, V., Matteau, L., & Gilbert Ouimet, M. (2025). QRBEST – Questionnaire sur les risques psychosociaux, le bien être et la santé au travail (version française). Université du Québec à Rimouski. https://www.uqar.ca/app/uploads/2025/11/QRBEST_FR_diffusion-OG.pdf?v=1763566308
Van Wassenhove, W. (2014). Modèle de Karasek. In P. Zawieja & F. Guarnieri (Dirs.), Dictionnaire des risques psychosociaux (pp. 170–174). Éditions du Seuil. https://minesparis-psl.hal.science/hal-00875731v1
